Yves Propose : la politique vu par Jacques Ellul par Frédéric Rognon

Publié le par celaregionnazairienne

Jacques_Ellul_630x-copie-1.jpgDans une société à ce point marquée par le facteur technique, qu’en est-il du statut de la politique ? N’est-elle pas en mesure d’infléchir et d’orienter l’histoire dans un sens plus favorable à la prise en compte de l’humanité de l’homme ? Nous le savons, Jacques Ellul a une petite expérience politique : à la Libération, il a été adjoint au maire de Bordeaux pendant six mois. Il doit alors signer trente lettres par jour, sur des questions qu’il ne maîtrise pas, et dont la décision est orientée par les rapports des cabinets des techniciens. On peut donc imaginer la situation d’un ministre du gouvernement qui doit signer trois cents lettres par jour… C’est ainsi qu’il prend conscience de « l’illusion politique », à laquelle il consacrera un livre portant ce titre, sacrilège à l’époque du « tout politique ». Sa conviction que l’homme politique est impuissant, et que même un changement de régime ou la nomination de ministres écologistes ne peuvent nullement affecter la marche en avant de la société technicienne, le conduit à écrire dans Le Monde un point de vue qui fit scandale, au lendemain de l’élection de François Mitterrand en mai 1981, et alors que se réjouissaient tous les intellectuels français (sauf Raymond Aron) : « Rien d’important ne s’est passé le 10 mai 1981 », écrit-il, car « rien de fondamental dans les tendances de notre société ne sera modifié »

L’illusion

Jacques Ellul part du constat de l’inflation du discours politique dans la société technicienne : un tel excès est généralement l’indice révélateur d’une perte. Car il s’agit bien d’un processus de compensation d’une absence, d’autosuggestion et de magie incantatoire lorsqu’il n’y a plus que des mots[6]. Tout est politique, parce que l’on confond politique et société. Pour qu’il y ait politique, il faut qu’il y ait un choix effectif entre une pluralité de solutions, et un engagement dans la durée. Or ces deux caractères tendent à disparaître : la politique est soumise à la nécessité technique, et n’intervient plus que sur l’actualité éphémère].

Fondamentalement, cette soumission à la nécessité tient au fait que l’individu n’a jamais envie de la liberté, pourvu que l’apparence soit sauve, et que le vocabulaire de la liberté continue à être employé. La politique se réduit donc à l’acquiescement aux options les plus efficaces. De fait, le véritable choix dépend non pas des hommes politiques mais des techniciens qui, depuis leurs bureaux, préparent les dossiers en amont de la décision, et qui les mettent ensuite à exécution, en aval. D’où un « amenuisement de la fonction politique ». Car même une décision qui irait à l’encontre des options techniques des experts en amont, ne serait pas appliquée en aval… La fonction de la politique est de définir les finalités du vivre ensemble, mais aujourd’hui ce sont les moyens techniques qui déterminent les fins. Quant à l’attachement de la politique à l’actualité éphémère, il se trouve renforcé par le développement des médias et de l’opinion publique. La presse déverse un tel flot d’informations que le citoyen ne peut les assimiler et ne peut donc les utiliser dans aucune réflexion politique sérieuse. De plus, une nouvelle chasse l’autre, ce qui interdit toute continuité politique. Focalisé sur l’actualité, le citoyen récuse les problèmes fondamentaux, au profit de faux problèmes, qui lui sont imposés par l’information, « qui font partie du “ spectacle politique ”. La politique prend aujourd’hui souvent en effet la forme du spectacle, spectacle pour le citoyen, comme spectacle offert par les hommes politiques pour régaler leur clientèle »]. Finalement, les seules décisions durables qui sont prises sont le fruit de la nécessité, et les décisions volontaires ne concernent que les épiphénomènes éphémères.

Si la politique est totalement dépendante de la technique, elle s’avère en revanche parfaitement autonome à l’égard des valeurs morales : l’efficacité est sa seule loi. On sait depuis Max Weber que l’Etat bénéficie du monopole de la violence légitime, et la plus petite manifestation d’indépendance est aussitôt considérée comme attentatoire à cette prérogative. Dire que l’Etat ne devrait pas employer la violence ni faire la guerre, c’est simplement dire qu’il ne doit pas être l’Etat. Par peur d’être mal compris, Jacques Ellul précise que toute guerre est injuste, mais que dans un monde où la politique est autonome, celui qui fait de la politique doit savoir que la guerre en est un des moyens normaux : cela est un fait détestable, mais c’est un fait, que seul un idéalisme ruineux peut récuser.

Aujourd’hui, la politique s’appuie sur l’opinion publique. Mais cette opinion publique vit dans un univers totalement fictif, peuplé de faits qui n’ont aucune objectivité : un univers psychologique et verbal, un univers d’images sans aucun lien avec le monde matériel, pure création des médias. On peut ainsi monter de toutes pièces des problèmes dramatiques à partir d’un point de départ infime ou même insignifiant, et mobiliser l’opinion comme si cela était doté de la plus grande importance. C’est dans cet univers d’images que se développe la double illusion politique : d’une part l’illusion des hommes politiques qui croient pouvoir aujourd’hui modifier la réalité même par l’exercice du pouvoir spécifiquement politique, alors qu’ils sont impuissants face à l’appareil étatique, et d’autre part l’illusion identique mais inverse des citoyens qui croient pouvoir maîtriser et contrôler l’Etat par la voie d’une participation au jeu politique, en contrôlant des élus qui n’ont aucun pouvoir. Car les organes de la démocratie représentative ne servent qu’à avaliser les décisions élaborées par les experts : un Etat moderne est d’abord une énorme machinerie de bureaux]. Or ces bureaux ont pris une vie indépendante, et à partir du moment où une décision est prise par un ministre, elle lui échappe totalement : elle circule dans les services, et tout dépend en définitive de ce que les circuits de l’administration vont en faire. Fréquemment, elle s’y épuise, non pas par volonté machiavélique de quelques-uns, mais du simple fait de la complexité inouïe de l’appareil bureaucratique. L’homme politique n’a aucun poids en face des bureaux, d’autant que ceux-ci savent parfaitement qu’il est incompétent : tous les décrets qu’il signera, et tout ce qu’il dira dans ses discours publics et à l’Assemblée proviennent d’eux. Ce sont en réalité les experts techniciens qui ont le pouvoir de décision. Jacques Ellul franchit un seuil de radicalité en poussant à leur terme logique les conséquences de l’analyse qu’il vient de mener : le suffrage universel est finalement une illusion totale, puisqu’il consiste à faire participer l’ensemble des citoyens à ce qui n’est plus vraiment le pouvoir. Quant à l’engagement dans un parti ou un syndicat, il revient à démissionner de sa responsabilité individuelle, de sa liberté de jugement : « L’engagement, c’est la mise en gage ». Car ces organisations sont des « machines à fabriquer du conformisme ».

Le lecteur pourrait s’imaginer que Jacques Ellul, compte tenu des conclusions de son analyse, prône la dépolitisation ou l’apolitisme. En réalité, son intention est différente : il s’agit de dépolitiser pour repolitiser, c’est-à-dire d’amener le citoyen dépouillé de ses illusions à une attitude vraiment démocratique, conscient de l’importance de changer de style de vie plutôt que de s’engager dans un mouvement partisan. Ces citoyens lucides seront ensuite capables de créer des points de refus et de contestation à l’égard de l’Etat, des groupes locaux susceptibles de se présenter comme un pôle de tension et de résistance en face de l’Etat. A ceux qui lui objecteront le caractère utopique d’une telle solution, Jacques Ellul répond par avance : « Je n’ai jamais dit que cela soit possible. J’indique seulement ce que je crois être la condition de la vie sociale et politique, le chemin unique pour échapper à l’illusion politique. Qu’on ne le suive pas, soit ! L’avenir est assez clair dans ces conditions. Plus ou moins vite, l’illusion politique, qui est transitoire, se résoudra en cendres, et il subsistera une organisation d’objets par des objets ». Et Jacques Ellul conclut par ces mots : « Ces timides propositions ne sont imaginables, et plus difficilement réalisables, que si finalement l’homme politique est avant tout un homme. Qu’on le veuille ou non, tout repose décisivement sur l’individu. Un homme ? Je ne me hasarderai pas dans les méandres des débats actuels à ce sujet. Disons simplement : un centre autonome de décision 

 

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